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Le labeur : un effort réservé aux femmes ? Analyse croisée des travaux de Hannah Arendt et des théories féministes du travail
Qu’est-ce que le labeur, et est-ce un effort réservé aux femmes ?
Aucune activité en soi ne correspond exactement au labeur (il y a des deux dans toutes nos activités), mais je pense qu'on manque d'une catégorie pour désigner les activités moins visibles et moins bien considérées.
Ainsi, sur la question (posée aussi par les féministes) de savoir si le labeur est réservé aux femmes parce qu'elles sont femmes (et opprimées) ou parce qu'il est déconsidéré, j'opterai pour cette deuxième possibilité : c'est parce que le labeur renvoie à des activités serviles, mettant en jeu les corps, ayant affaire aux humeurs, aux excréments, aux déchets, qu'il est réservé à des groupes souvent dévalorisés (les femmes, mais aussi historiquement les esclaves, et aujourd'hui différents travailleurs précaires). »
Comment les théories féministes sur le travail domestique invisible ont fait progresser la philosophie sociale du travail ?
Katia Genel - « Il y a beaucoup d'affinités entre ce qu'Arendt a défini comme labeur et le travail domestique que les féministes ont voulu - presque tout courant confondu - faire compter comme travail. Les féministes ont permis de mettre en lumière un travail invisible, oublié, répétitif, fugace (toujours à refaire). En allant plus loin qu'Arendt (et en dialoguant plutôt avec Marx qu'avec Arendt), elles ont montré que le travail des femmes est approprié gratuitement (pour les féministes matérialistes par exemple), ou que le travail de reproduction des femmes est la condition de la production (pour les féministes marxistes). Elles ont aussi permis de comprendre que ce n'est pas simplement un type d'activités présent au sein du foyer et nécessaire pour le fonctionnement de la production, c'est aussi un type d'activités dans le champ du travail social rémunéré (les éthiques du care ont bien montré la spécificité des métiers du service et du soin). Donc les analyses féministes du travail domestique, du travail reproductif, du travail de soin, permettent de préciser la nature de ce travail-labeur et ses enjeux.
Mais il faut noter qu'une partie des féministes revendiquent d'appréhender ce labeur comme un travail-oeuvre (en défendant l'idée selon laquelle les femmes peuvent se réaliser dans ce type de travail, s'accomplir, voire résister politiquement). »
Certaines des théoriciennes féministes du travail amènent à réfléchir à la politisation des activités laborieuses. À quelle fin politiser le labeur ?
Katia Genel - « Je m'intéresse donc beaucoup au labeur comme travail invisible, fondamental, mais souvent pénible, répétitif, donc dévalorisé et délégué. En ce sens, mettre au jour ce labeur et sa place dans le fonctionnement social, c'est le sortir de son assimilation à la sphère privée et montrer qu'il a un sens politique, soit parce qu'il est condition souvent inaperçue du travail social, soit parce qu'il y a ce que j'ai appelé une logique domestique du social, au sens où le travail social, épanouissant est souvent fondé lui aussi sur une logique de délégation de tâches plus ingrates à des groupes défavorisés (l'autonomie de certains est rendue possible par le travail invisible d'autres).
Politiser le labeur, ce serait donc le rendre plus visible pour mieux le répartir, ou pour compenser un travail pénible et considéré comme plus indigne (on note que c'est souvent l'inverse, les métiers vus comme les plus indignes sont les moins bien payés); mais plus généralement, à l'instar de certaines féministes (le mouvement de revendication du salaire au travail ménager), politiser le labeur, c'est chercher à repenser l'organisation du travail dans son ensemble pour venir à bout de cette appropriation voire exploitation sur laquelle le travail repose parfois et que le labeur met au jour. »
- Pour aller plus loin
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Pourquoi croiser les idées de Hannah Arendt sur le labeur et les théories féministes du travail ?
Katia Genel - « J'ai voulu approfondir la catégorie arendtienne de labor à la lumière de trois catégories féministes :
♦ La catégorie de labeur a une affinité frappante avec celle féministe de care, développée par les éthiques du care (Carol Gilligan, Joan Tronto). L’invisibilité et la fugacité du labeur font écho au caractère discret du travail de care dont on ne prend finalement conscience que lorsqu’il n’est pas fait ; les éthiques du care ont aussi voulu dénaturaliser certaines qualités dites féminines (l'attention, le soin), en montrant qu'elles relevaient de compétences acquises et non d'une nature. Cela permet d'éclairer l'invisibilité du labeur et la façon dont il est effectué au sein de relation de dépendance et de vulnérabilité déniée : le labeur invisible rend possible l'autonomie de certains.
♦ Elle a aussi une affinité avec la catégorie féministes de subsistance, développée respectivement par l’écoféminisme ou perspective de la subsistance (Ivan Illich, Maria Mies, Vandana Shiva, Veronika Bennholdt-Thomsen). L'analyse du travail de subsistance, qui est un travail fondamental effectué dans la sphère de la nécessité, éclaire le labeur : selon cette approche, il faut distinguer deux sortes de labeur, le travail de subsistance, effectué en toute autonomie (comme prise en charge de ses besoins), qui a été dévalorisé mais auquel il faut redonner sa place, et le travail reproductif, ou plus largement le travail fantôme, qui n'est que l'envers gratuit (mais asservissant) du travail marchand dans les sociétés hyperproductives.
♦ Enfin, le labeur a une affinité avec la catégorie féministe de reproduction sociale développée par les théories de la reproduction sociale (Silvia Federici, Mariarosa dalla Costa, Nancy Fraser). Le rapprochement avec les théories de la reproduction sociale permet d’insister sur le caractère de condition de la production que le labeur partage avec le travail reproductif, et de préciser le lien complexe entre labeur et capitalisme. Le labeur est la condition oubliée du travail dans une organisation capitaliste du travail qui tend à la fois à faire que toute activité fonctionne selon un régime de nécessité (une production incessante toujours consommé, un rythme de l'urgence), et à dévorer les conditions sur lesquelles elle repose (l'organisation capitaliste repose sur un travail de care et de reproduction qu'elle ne cesse de saper par une logique de rentabilité impossible à atteindre). »
Mis à jour le 11 mars 2026