La vie dans la campagne française lorsque l’on est gay ou lesbienne
Publié le 6 mars 2026–Mis à jour le 11 mars 2026
Les habitantes et habitants des campagnes sont encore les victimes de préjugés sur leur tolérance et leur ouverture d’esprit, notamment concernant la sexualité. Colin Giraud, maître de conférences à l’Université Paris Nanterre et sociologue au Cresppa, Centre de Recherches Sociologiques et Politiques de Paris, s’est rendu dans la Drôme pour collecter des données sur le sujet. De Valence aux petites communes les plus isolées, le chercheur a mené 70 entretiens avec 30 femmes homosexuelles et 40 hommes homosexuels. Dans cet article, Colin Giraud nous donne à lire les premiers résultats de sa recherche de terrain. Département français de la Drôme
L’idée d’une ville plus tolérante et d’une campagne homophobe est-elle fondée ?
Colin Giraud - « L’idée d’une tolérance à l’égard des LGBT plus importante en ville est relativement ancienne et repose sur plusieurs éléments. Depuis le XIXème siècle, les grandes villes occidentales ont accueilli des espaces de sociabilité et des lieux fréquentés par les populations homosexuelles, et cette culture homosexuelle urbaine a conquis depuis les années 1960-70 des formes nouvelles et importantes de visibilité collective et de plus en plus institutionnalisée. Le développement des « quartiers gays » et le caractère très urbain des mouvements militants et des manifestations telles que les Prides ont consolidé cette image d’une tolérance plus forte en ville qu’à la campagne.Ce lien entre grandes villes et émancipation homosexuelle tient à la fois à l’histoire, aux cultures homosexuelles et aussi aux représentations médiatiques et à la visibilité sociale acquise par les gays et les lesbiennes dans les métropoles occidentales au XXème siècle. Dans les représentations communes, les grandes villes incarnent ce progressisme et cette tolérance, tandis que les campagnes seraient davantage associées au conservatisme, au contrôle social et à une moins grande tolérance sexuelle. »
Comment les lesbiennes et les gays vivent les relations sociales dans un environnement où l’on ne peut pas passer inaperçu ?
Colin Giraud - « Les enquêtes empiriques sur les modes de vie gays et lesbiens hors des grandes villes montrent qu’on y vit son homosexualité de façon différente. L’offre de lieux collectifs, de structures associatives, d’espaces de sociabilité est plus faible, et les modes de vie des gays et des lesbiennes passent moins par ces instances et ces ressources collectives. Cela constitue des contraintes non négligeables, mais cela ne signifie pas pour autant une vie de secret, enfermée dans un placard, ni une expérience de rejets et d’exclusion souvent plus fantasmées que réelles. Mes enquêtes montrent notamment que l’homosexualité des individus y est rarement clandestine. On cache ainsi rarement son homosexualité à ses voisins, ses collègues de travail ou son entourage. Si on la vit moins souvent comme une expérience collective et communautaire, elle reste visible au sens individuel et quotidien.De même, les expériences de rejet, d’homophobies ou de stigmatisation ne sont pas tellement plus fréquentes ou plus manifestes lorsqu’on vit dans un village que lorsqu’on prend les transports en commun parisiens par exemple. Si la visibilité collective et les ressources communautaires sont moins présentes, gays et lesbiennes vivent souvent leur homosexualité d’une autre manière, mais pas forcément dans le secret ni le rejet des autres. »
Quels sont nos besoins quand on est queer au fin fond de la campagne, qui différencient de lorsque l’on habite en ville ?
Pride 2025 à Valence - Affiche de l'association Valence Diversité Colin Giraud - « La distance aux ressources communautaires et à la visibilité collective peut s’avérer problématique ou complexe pour certains et certaines et dans certaines situations. La question du marché des rencontres amoureuses et sexuelles est souvent évoquée par les plus jeunes même si les applications de rencontre peuvent en partie compenser la faible présence des lieux de sortie ou de rencontre. Un certain nombre de besoins et de services du point de vue de la santé et de l’information sur les droits peuvent aussi se manifester dans ces espaces de faible densité. C’est vrai pour les gays en matière de santé sexuelle par exemple. De façon plus générale, certains et certaines ressentent aussi parfois le manque d’offre culturelle ou événementielle spécifiquement LGBT dans l’espace local. Ils et elles peuvent cependant se déplacer ponctuellement vers une offre plus urbaine, mais aussi participer au développement d’associations, de structures ou d’événements locaux. Ces derniers semblent se développer de plus en plus dans les espaces ruraux et périurbains ces dernières années, à l’image du nombre croissant de « Marches des fiertés » rurales en France depuis quelques années. »
En conclusion, est-il plus difficile de vivre à la campagne lorsque l’on est gay ou lesbienne ?
Colin Giraud - « L’image d’Épinal associant systématiquement la campagne à des expériences homosexuelles du manque, de la souffrance et du rejet est aujourd’hui discutée et discutable. Les enquêtes de terrain souligne que les LGBT vivent évidemment leur vie différemment entre Paris, Lyon, Toulouse et des espaces ruraux et moins denses. Ces différences socio-spatiales ne signifient pas pour autant toujours davantage de difficultés et de rejets. Après tout, les défilés de la Manif pour Tous d’il y a quelques années se sont concentrées dans les rues de Paris, et il faut rappeler que la plupart des agressions LGBTphobes ont également lieu en milieu urbain. »