« Enfant difficile » à table : une chercheuse démystifie cette idée en 6 questions

Publié le 29 septembre 2026 – Mis à jour le 29 septembre 2026
Bérengère Rubio est maîtresse de conférences en psychologie du développement et chercheuse à la Clinique psychanalyse et développement (CLIPSYD) où elle est membre de l’équipe développement social et émotionnel. Par son expertise, en 6 questions, Bérengère démystifie l’idée de l’enfant difficile à table.
 


1. Qu’est-ce qu’un « enfant difficile à table » 


Bérengère Rubio - « L’expression « enfant difficile » est courante, mais elle recouvre en réalité plusieurs comportements qu’il est important de distinguer sur le plan scientifique. Il y a d’abord la néophobie alimentaire (food neophobia) qui désigne la réticence à goûter des aliments inconnus, c’est-à-dire des aliments jamais goûtés. Le refus intervient avant même la mise en bouche : l’enfant voit l’aliment et parce qu’il ne le reconnait pas comme familier, ne souhaite pas le goûter. La néophobie repose donc en premier lieu sur un processus cognitif. La sélectivité alimentaire (food pickiness) est différente : elle concerne des aliments que l’enfant connaît déjà mais qu’il refuse de manger en raison de leurs caractéristiques sensorielles, par exemple leur goût, leur odeur ou leur texture. Dans la littérature anglo-saxonne néophobie et sélectivité sont regroupés sous le terme de « food fussiness ». Les fussy children ont ainsi un répertoire alimentaire restreint, qu’il s’agisse d’aliments nouveaux ou d’aliments qu’ils ont déjà goutés. En français, il n’existe pas de terme scientifique équivalent : c’est généralement à ces enfants que l’on fait référence lorsqu’on parle d’« enfants difficiles » à table.
 
Mais être difficile à table ne se limite pas à la taille du répertoire alimentaire. Les travaux font apparaître deux grandes dimensions : d’une part une faible variété alimentaire liée à la néophobie et à la sélectivité ; d’autre part une faible motivation à manger qui se manifeste par un petit appétit et un faible intérêt pour la nourriture. On peut donc définir « l’enfant difficile » comme un enfant dont le répertoire alimentaire est peu diversifié et/ou qui manifeste relativement peu d’intérêt pour l’alimentation. Il faut toutefois éviter d’assimiler trop rapidement ces comportements à un trouble. Être difficile à table est fréquent au cours de l’enfance et correspond, pour la majorité des enfants, à une phase normale du développement. »
 

2. Dans vos recherches, vous parlez de la néophobie, qui est la peur de manger de nouveaux aliments. Quand et pourquoi se manifeste-t-elle chez les enfants ?


Bérengère Rubio - « La néophobie est pratiquement inexistante durant la première année de vie de l’enfant. Les premiers refus de goûter apparaissent assez brusquement entre 18 mois et 2 ans, augmentent nettement au cours de la troisième année puis restent relativement stables jusqu'à environ 8 ans. Nous avons également observé qu’au-delà de cet âge leur intensité tend à diminuer. Un enfant qui, vers 2 ou 3 ans, devient soudainement beaucoup plus méfiant devant son assiette n'a donc rien d'exceptionnel : cette évolution fait partie du développement normal du comportement alimentaire.

Pourquoi la néophobie apparait-elle à cet âge ? Plusieurs explications, qui ne sont pas exclusives les unes des autres, ont été avancées. Sur le plan évolutif, la prudence face aux aliments inconnus pourrait avoir une fonction protectrice : au moment où l'enfant devient plus autonome, se déplace davantage et peut lui-même porter des objets ou des aliments à sa bouche, éviter ce qu’il ne connaît pas peut limiter le risque d’ingérer des substances potentiellement toxiques. Sur le plan développemental, cette période coïncide aussi avec une plus grande affirmation de soi : l’enfant gagne en autonomie et exprime davantage ses préférences et ses refus. Enfin, sur le plan cognitif, sa manière de reconnaître et de catégoriser les aliments évolue : une modification parfois minime de leur apparence ou leur préparation peut suffire pour qu'un aliment pourtant familier soit considéré comme nouveau par l’enfant (par exemple, des légumes jusque-là mangés en purée puis présentés en morceaux). La néophobie ne semble donc pas avoir une cause unique : son apparition s’inscrit dans les nombreuses évolutions cognitives, affectives et comportementales qui caractérisent cette période du développement. »
 

3. Est-ce dangereux pour la santé de ne pas accepter de tout manger ?


Bérengère Rubio - « Non, un enfant n'a pas besoin d'accepter tous les aliments pour être en bonne santé. La question est plutôt de savoir si son alimentation reste suffisamment variée pour couvrir ses besoins nutritionnels. La néophobie et la sélectivité réduisent effectivement le répertoire alimentaire de l’enfant, en particulier sa consommation de légumes et, dans une moindre mesure, celle de fruits. Pour autant, les données sont plutôt rassurantes : les apports en énergie, macronutriments et fibres des enfants néophobes et sélectifs ne diffèrent pas nécessairement de ceux des autres enfants. Et lorsque des apports plus faibles sont observés pour certains micronutriments ils restent généralement au-dessus des valeurs recommandées.

C'est important de le rappeler parce que les parents peuvent être très préoccupés. Certains craignent que leur enfant ne grandisse pas suffisamment ou souffre de carences. D’autres s’inquiètent au contraire d’un risque de surpoids, notamment parce que les enfants acceptent souvent plus facilement les aliments denses en énergie que les légumes. Pourtant, cette attirance n’est pas propre aux enfants néophobes ou sélectifs : dès la naissance, les nouveau-nés sont spontanément attirés par les aliments gras et sucrés, c’est-à-dire le nourrissant, tandis qu’ils manifestent plutôt une aversion pour les saveurs acides et amères. Ces préférences, qui apparaissent précocement et se maintiennent au cours de l’enfance, contribuent à expliquer pourquoi certains aliments sont plus facilement accepter que d’autres, sans pour autant signifier que l’enfant est ou deviendra en surpoids. Les données disponibles ne montrent d’ailleurs pas de relation systématique entre néophobie, sélectivité et corpulence.

En revanche, il faut être vigilant lorsque le manque de variété et de motivation à manger sont très intenses, précoces et persistants jusqu’à entraîner des conséquences nutritionnelles, pondérales ou psychosociales importantes, ce qui s’observent dans le cas d’un TCA type ARFID (avoidant/restrictive food intake disorder). »

 


4. Quelles pratiques éducatives peuvent être mises en place pour sensibiliser les enfants à être curieux ou curieuses des ingrédients jusqu’ici inconnus ?


Bérengère Rubio - « Le premier principe est assez simple : continuer à proposer sans forcer. Un enfant peut avoir besoin de rencontrer plusieurs fois un aliment avant de l'accepter. C'est ce que l'on appelle l'exposition répétée : à force de voir, goûter et consommer un aliment dans de bonnes conditions, celui-ci devient plus familier et apprécié. C’est l’une des pratiques dont l’efficacité est la mieux établie.

Le contexte dans lequel l’aliment est proposé compte également. En effet, le plaisir alimentaire n’est pas uniquement lié aux propriétés sensorielles de l’aliment : il a aussi une dimension interpersonnelle et se construit dans les interactions avec les autres. Manger ensemble joue donc un rôle important dans l’apprentissage alimentaire. En observant ses parents manger et manifester du plaisir, l’enfant reçoit des informations sur ce qui peut être consommé et apprécié : c’est ce qu’on appelle le modelage. Les émotions exprimées pendant le repas partagé ont également leur importance : un climat positif et des interactions positives peuvent favoriser l’acceptation des aliments et contribuer progressivement à leur appréciation. Faire participer l’enfant à la préparation des repas peut aussi contribuer à cette familiarisation. Cette pratique lui permet de manipuler les aliments, sentir leur odeur, leur texture ou leur apparence. Elle permet de les appréhender autrement que par l’obligation de les manger et d’inscrire leur découverte dans un moment partagé et agréable.

À l'inverse, deux pratiques sont à éviter. La première consiste à céder systématiquement et à ne servir à l'enfant que ce qu'il aime : cette accommodation au goût de l’enfant réduit les occasions de se familiariser avec les aliments refusés. La seconde consiste à entrer dans un rapport de force, en recourant à la pression, au chantage, à la punition ou l’obligation de goûter ou de terminer l’assiette. Ces pratiques risquent d’associer l’aliment et le moment de repas à une expérience négative. Les travaux montrent d’ailleurs que les pratiques permissives comme les pratiques coercitives sont associées à davantage de difficultés alimentaires. L’enjeu est plutôt de trouver un équilibre en établissant des règles souples, permettant des expériences répétées et progressives, sans contrainte excessive.

Nous avons mené une étude expérimentale auprès de jeunes enfants de 2-3 ans qui illustre bien ce mécanisme. Un aliment nouveau leur était proposé à cinq reprises, avec soit une sollicitation douce et encourageante, soit une sollicitation plus ferme et pressante. Dans les deux cas, la consommation de l’aliment a augmenté après les expositions répétées. Mais cette augmentation était plus importante lorsque l'adulte adoptait une attitude douce. Autrement dit, la répétition compte, mais la manière de proposer compte aussi. C'est sans doute le message le plus important à transmettre aux parents : ne pas conclure trop vite « il ou elle n'aime pas », continuer à proposer, mais sans faire de chaque bouchée en épreuve de force. »
 

5. La France, reconnue mondialement pour son patrimoine culinaire, accentue-t-elle les stigmas autour des enfants dits « difficiles » ?


Bérengère Rubio - « Je serais prudente sur ce point, car les études dont nous disposons ne permettent pas d'affirmer que les enfants difficiles sont davantage stigmatisés en France que dans d'autres pays. Il faudrait pour cela disposer d'études interculturelles comparant directement les attitudes envers ces enfants. On peut néanmoins penser que le contexte culturel intervient dans la manière dont les refus alimentaires des enfants sont perçus. En France, l'alimentation ne répond pas uniquement à une fonction nutritionnelle : le repas est aussi associé au plaisir, à la convivialité, à la découverte des goûts et à une certaine valorisation de la diversité alimentaire.

Dans un tel contexte, un enfant qui refuse de goûter ou dont le répertoire est très restreint peut être perçu comme s'écartant des attentes des adultes. Des comportements pourtant fréquents au cours du développement risquent alors d’être interprétés comme le résultat d’un défaut éducatif ou comme l’expression d’un « caprice » ou d’un « entêtement ». Nos travaux montrent justement que certains parents, en plus d’être inquiets, éprouvent de la culpabilité et ont le sentiment de ne pas remplir correctement leur rôle de parent nourricier. Les refus répétés peuvent également faire du repas un moment de tension, voire de conflit, et transformer la préparation quotidienne des menus en véritable casse-tête.

Il est donc essentiel de déculpabiliser les parents mais aussi de leur donner les clés pour comprendre les comportements de leur enfant. La néophobie et la sélectivité alimentaires sont fréquentes au cours du développement et ne sont pas, en elles-mêmes, le signe d’une mauvaise éducation. L'enjeu est d’accompagner les parents en leur proposant des stratégies adaptées : continuer à proposer les aliments, multiplier les occasions de les découvrir, montrer l'exemple en mangeant ensemble et préserver autant que possible un climat agréable autour du repas. L'objectif n'est pas de faire disparaître les refus immédiatement, mais d'aider progressivement l'enfant à élargir son répertoire alimentaire et à construire ses goûts. »

 


6. Pourquoi certains enfants sont-ils plus difficiles à table que d’autres ?


Bérengère Rubio - « Tous les enfants ne traversent pas cette période de méfiance envers les aliments avec la même intensité. Certains acceptent assez facilement la nouveauté, tandis que d’autres ont un répertoire alimentaire beaucoup plus restreint. Les recherches montrent que les différences entre enfants s’expliquent par la combinaison de facteurs propres à l’enfant et de facteurs liés à son environnement et à ses expériences alimentaires.

Résultats de l'étude (en anglais)
Le tempérament joue notamment un rôle. Les travaux montrent que les enfants les plus difficiles sont, en moyenne, plus émotifs, plus timides ou plus anxieux. La néophobie peut ainsi être envisagée à la fois comme une étape normale du développement et comme une caractéristique individuelle relativement stable : à âge égal, certains enfants manifestent davantage de rejets face à la nouveauté que d’autres. De plus, le tempérament et les pratiques éducatives peuvent agir conjointement. Nous avons ainsi montré que les pratiques éducatives fondées sur l’exposition répétée, accompagnée d’une sollicitation douce et encourageante à gouter, étaient particulièrement efficaces chez les enfants ayant un meilleur contrôle inhibiteur, c’est-à-dire ceux qui parviennent plus facilement à dépasser leur réaction spontanée de refus.

La sensibilité sensorielle compte également. Certains enfants sont beaucoup plus sensibles aux textures, aux odeurs, aux goûts ou à l'apparence des aliments que d’autres. Les caractéristiques sensorielles des aliments jouent aussi : certaines saveurs, notamment le sucré, sont plus facilement acceptées alors que d’autres comme l’amertume et l’acidité sont plus souvent rejetées. Cela contribue notamment à expliquer les difficultés rencontrées avec certains légumes et fruits, qui peuvent être peu denses en énergie et présenter des saveurs amères ou acides.

Être « difficile » à table n’est donc pas simplement une question de volonté ou de caprice. Les refus résultent de l’interaction entre les caractéristiques de l’enfant (son tempérament, sa sensibilité sensorielle) et les expériences alimentaires dans lequel les aliments lui sont proposés. C’est pourquoi deux enfants élevés dans une même famille peuvent avoir des comportements alimentaires très différents. »

 



La Fête de la science 2026 !


Bérengère Rubio participera à la Fête de la science 2026 de l’Université Paris Nanterre, en compagnie de sa collègue Irène Lorenzini - maîtresse de conférences en psychologie du développement. Toutes deux portent un atelier destiné aux élèves, du CM1 et à la 3e, intitulé « La psychologie de l’enfant expliquée aux enfants ».

À travers des objets et activités, cette animation invite le jeune public à découvrir, de manière ludique et interactive, la psychologie du développement. Comment se forment les amitiés ? Pourquoi ressent-on des émotions ? Comment notre corps change-t-il en grandissant ? À travers des jeux, livres, BD et activités interactives, les élèves pourront explorer des questions essentielles du quotidien, tout en comprenant comment les psychologues les étudient et accompagnent le développement des enfants.


Mis à jour le 29 septembre 2026