Publié le 2 juillet 2026–Mis à jour le 3 juillet 2026
Depuis plusieurs décennies, les recherches ont montré un déclin de la présence des enfants dans les espaces publics urbains et une diminution de leur autonomie spatiale. En réponse à cela, des mouvements émergent dans certaines communes françaises. Elles cherchent à devenir des “villes amies des enfants” (depuis le début des années 2000) et à penser pour cela la “ville à hauteur d’enfants” (depuis 2024). Leur objectif est de redonner une place aux enfants en ville, par exemple en reconsidérant “les rues aux écoles” en diminuant la circulation automobile aux abords des écoles et en étendant la zone piétonne.
L’enjeu des chercheuses et des chercheurs est notamment de contribuer à éclairer la réflexion des collectivités territoriales et des décideuses et des décideurs dans cette perspective. C’est le cas notamment de Sonia Lehman-Frisch, professeure de géographie et directrice de l’équipe Mosaïques du LAVUE, qui nous a parlé de ses recherches lors d’une entrevue pour cet article.
Une « géographie des enfants » à San Francisco et à Paris : des quartiers gentrifiés aux quartiers populaires et bourgeois
Parc Alta Plaza, quartier de Pacific Heights à San Francisco
Sonia Lehman-Frisch est en fait spécialiste des villes états-uniennes. Elle a fait sa thèse sur San Francisco au début des années 2000, où elle a étudié les processus de ségrégation et de gentrification tels qu’ils sont vécus par les habitants des quartiers des grandes villes.
C’est à partir de questionnements urbains que la chercheuse, s’est intéressée au cas particulier de quartiers gentrifiés spontanément identifiés comme “familiaux” par leurs habitants, à Paris et à San Francisco. Avec d’autres collègues géographes et sociologues, elle a commencé par étudier les représentations, les pratiques et les sociabilités des parents et leurs rapports à la mixité sociale, caractéristique des processus de gentrification. Puis ils se sont penchés plus spécifiquement sur les manières d’habiter et de cohabiter des enfants à partir de leur propre point de vue, ce qui avait encore rarement été fait. Enfin, ils ont voulu comparer les expériences urbaines de ces enfants à ceux des quartiers populaires et des quartiers bourgeois, toujours à Paris et à San Francisco.
Comment appréhender l’expérience urbaine des enfants ? Dessins, photographies et entretiens…
Pour étudier le rapport des enfants à leur quartier et à leur ville de leur propre point de vue, Sonia Lehman-Frisch et ses collègues ont eu recours à diverses méthodes. Dans chaque quartier, ils se sont rendus dans des écoles primaires, publiques et privées, pour organiser des “ateliers quartiers” dans des classes de CM1 ou CM2 ou leur équivalent. D’abord les élèves ont été invités à dessiner leur quartier. Puis des groupes de discussion entre enfants ont été organisés. Enfin, des entretiens individuels ont été proposés aux enfants volontaires, pendant lesquels ils ont été amenés à commenter leur dessin, avant de répondre à des questions à partir d’une série de photographies du quartier prises par les chercheurs. Ces questions portaient sur leurs représentations du quartier et de la ville, leurs activités, leurs mobilités autonomes ou accompagnées, ou leurs sociabilités. Cette méthode a ainsi permis aux chercheurs de saisir concrètement en quoi consiste l’expérience urbaine des enfants, les concordances et les décalages avec celle de leurs parents, les contours et les échelles de leurs territoires, du logement, au quartier à la ville, mais aussi ce que représentent pour ces jeunes citadins « la banlieue » ou « la campagne »... Elle a permis de montrer les points communs et les différences d’une ville à l’autre, et d’un quartier à l’autre, et de mettre en lumière le poids des déterminants sociaux (le genre, le milieu social, la « race », mais aussi la configuration familiale, la disponibilité des parents, etc.), et parfois aussi de les relativiser…
Le quartier bourgeois de San Francisco (Pacific Heights) vu par un élève de CM1 d'une école privéeLe quartier bourgeois de Paris (Auteuil, 16ème arrondissement) vu par un élève de CM2 d'une école privéeLe quartier populaire de Paris (Crimée, 19ème arrondissement) vu par une élève de CM2 d'une école publique
Un groupe de recherche pluridisciplinaire du laboratoire LAVUE pour étudier la place des enfants dans les espaces urbains
Il y a deux ans, à l’occasion de la reconstruction du projet scientifique du laboratoire LAVUE (UMR 7218), Sonia et d’autres chercheuses et jeunes chercheuses issues de différentes équipes se sont rassemblées pour constituer un nouveau chantier appelé "Les enfants et les jeunes : espaces, environnement, pédagogies". Ce petit groupe constitué de géographes, d’urbanistes, d’anthropologues, et de sociologue, ont un intérêt commun pour la question des enfants dans la ville, en particulier considérée de leur propre point de vue, « à hauteur d’enfants »...
Le premier travail de ce chantier, en cours, est de réaliser un état de la littérature scientifique sur la question du rapport à l’espace et à l’environnement des enfants et des jeunes. Dans les sciences sociales anglophones, ces recherches sont nombreuses depuis le début des années 1990 : elles ont donné lieu à plusieurs revues de la littérature et elles se sont même constituées en champ spécifiques, les Children’s Geographies. En France, cette thématique est plus récente, mais elle est en expansion continue depuis le milieu des années 2000. Il est donc temps de faire un bilan des recherches françaises et francophones et de le rendre plus accessible à la discussion scientifique internationale. C’est aussi l’occasion pour les chercheuses du chantier de commencer à construire les bases d’un vaste projet de recherche interdisciplinaire et international ensemble…
► J.-Y. Authier, A. Collet, S. Lehman-Frisch, I. Mallon, « Comparer les vies urbaines des enfants à Paris et à San Francisco », in J.-Y. Authier et al. (dir.), D’une ville à l’autre : La comparaison en sociologie urbaine, La Découverte, 2019, pp. 209-226
► Jean-Yves Authier, S. Lehman-Frisch, « Il était une fois… des enfants dans des quartiers gentrifiés à Paris et à San Francisco », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°195, 2012, pp. 59-73
► Jean-Yves Authier, S. Lehman-Frisch, « Exposer ses enfants à la mixité : Discours et pratiques des parents de classes moyennes-supérieures dans deux quartiers gentrifiés de Paris et San Francisco », Politiques Sociales et Familiales, n°117, 2014, pp. 59-70
► S. Lehman-Frisch, Sociologie de San Francisco, Paris, La Découverte, 2018, 128 p.