Marion Feldman nous raconte l'histoire traumatique de ces enfants séparés par le politique

Publié le 5 juin 2026 Mis à jour le 5 juin 2026

Entre 1962 et 1984, plus de 2 000 enfants réunionnais ont été séparés de leur famille pour être déplacés en métropole. Marion Feldman, professeure en psychopathologie psychanalytique a accepté de revenir sur les conséquences dramatiques et les enseignements tirés de ce drame institutionnel.

Quels traumatismes, quelles difficultés ont dû affronter à l'époque ces enfants ?

Ce qui ressort de manière flagrante c’est l’unanimité d’un vécu profondément traumatique. Nous l’avons identifié dans l’étude exploratoire (2016-2018) via l’analyse de 13 entretiens de recherche que j’ai menés seule puis dans la recherche approfondie que nous avons menée collectivement entre 2021 et 2023 avec Malika Mansouri, en tant que co-porteuse du projet, et avec mes collègues de l’unité de recherche CLIPSYD : Clémence Dayan, Guillemine Chaudoye, Hélène Riazuelo, Mathilde Laroche Joubert, Sara Skandrani et Amaury Bécourt (psychologue recruté pour ce projet), dans la tenue des groupes de paroles.

Tout a commencé à La Réunion, dont l’histoire est marquée par son héritage colonial (300 ans de colonisation), au sein de familles très pauvres où la maladie, l’alcool et la violence faisaient déjà partie du quotidien. C’est dans ce contexte de grande vulnérabilité qu’ont été orchestrés de véritables kidnappings, puisque dans le cadre de la politique publique de l’époque via l’institution de la protection de l’enfance, entre 1962 et 1984, 2 015 enfants ont été séparés de leur famille pour être déplacés, « exportés » en métropole. Certains ont spontanément parlé de « vols » d’enfants, tandis que les plus âgés se souviennent encore d’assistantes sociales circulant en 2 CV, qui les attiraient avec des bonbons pour les faire monter à bord et les conduire vers des pouponnières ou des foyers.

 

« Ce départ vers la métropole s’est réalisé sous l’égide du mensonge et dans une séparation brutale, sans qu’aucun mot ne soit posé sur le fait qu’ils ne reverraient jamais leur mère puis leur île. Au contraire, on leur promettait une vie meilleure, de grandes études et des vacances régulières sur leur île natale. Malheureusement, la réalité a été tout autre. Aux traumatismes relationnels précoces dans les familles biologiques, se sont immédiatement ajoutées les violences physiques et sexuelles subies dans les institutions à La Réunion. »

 

On y traitait par exemple l’énurésie - qui est pourtant la manifestation évidente d’un trouble de l’attachement - comme une véritable “tare mentale”, et certains enfants se retrouvaient punis à dormir avec les cochons, étaient frappés ou ont été abusés.

 

« Les plus âgés ont raconté que les éducateurs lançaient les chiens sur eux ; d’autres qu’ils étaient enfermés dans le noir. »

 

Une fois arrivés en métropole, le calvaire de ces enfants s’est prolongé : ils ont été placés en foyer, chez des nourrices, chez des paysans à la campagne ou adoptés. Livrées à elles mêmes et privées de toute protection, la plupart des filles ont été violées. Les garçons, quant à eux, ont souvent été traités comme de la main-d’œuvre gratuite dès leur plus jeune âge, certains racontant avoir dû travailler “comme des esclaves” dès l'âge de 13 ans. L’interdit d’étudier a alors définitivement pris le relais des premières maltraitances. Ils ont subi du racisme dans les familles et à l’école. Il leur était également interdit de parler leur langue créole : « j’ai eu le droit à des coups parce que je parlais créole », rapporte une participante.

Précisons qu’une minorité d’entre eux a connu un parcours moins douloureux, en étant adoptée par des parents bienveillants, souvent directement, c’est-à-dire sans un passage par un placement dans une ou des institutions de la protection de l’enfance. Pour tous, à des degrés divers, les ruptures familiales, géographiques et culturelles ont brisé les liens de filiation et d’affiliation, laissant des traces indélébiles chez ces enfants devenus adultes. Il n’y a rien de plus dévastateur pour un enfant que les ruptures d’autant plus qu’elles se cumulent.

 

« Soulignons ici que même si la Convention internationale des droits de l’enfant date de 1989, et que les conditions de placements se sont améliorées depuis cette époque, la situation actuelle de la protection de l’enfance en France demeure déplorable. »

 

Le rapport parlementaire sur les manquements de la protection de l’enfance remis en avril 2025 mentionne notamment que « l’État est le premier parent défaillant ». La situation est encore plus grave dans les départements et territoires d’Outre-mer, notamment à La Réunion, marquée par des traumas historiques.

 

Ces difficultés, ce passif, a-t-il des conséquences encore aujourd'hui pour eux et/ou pour leur entourage, leurs propres enfants ?

 

« Aujourd’hui, les répercussions psychiques sont massives. Ils partagent tous un profond vécu abandonnique. »

 

La symptomatologie recouvre un spectre large : instabilité affective et/ou professionnelle, labilité émotionnelle, cauchemars, peur du noir, peur de l’enfermement, hyperactivité, troubles addictifs, tentatives de suicide répétées qui, pour plusieurs d’entre elles, ont débuté à l’adolescence et sont souvent suivies de séjours en psychiatrie, avec une impression de ne jamais être à sa place : « Jamais à sa place », « où je dois être ? » dit une des participantes, des angoisses, de l’anxiété, n’être bien nulle part, dépression, des troubles somatiques tels que la rectocolite-hémorragique, eczéma, psoriasis.

 

« Depuis quelques années, chaque retour en métropole d’un séjour passé sur l’Ile de La Réunion, chaque retour d’une assemblée générale des ex-enfants réunionnais génèrent pour beaucoup d’entre eux, un état de grande vulnérabilité : dépression, tentatives de suicide, errance. »

 

Ainsi des fragilités importantes adviennent à chaque rupture nécessitant un réaménagement psychique : adolescence, maternité, séparation avec le conjoint, adolescence de son enfant, retrouvailles avec La Réunion, retour en métropole,… De nombreuses femmes se sont mariées avec des hommes violents, alcooliques et racistes, tel un re-jeu de l’histoire de leurs ascendants. Les participants à cette recherche ont fait le lien avec leur histoire d’enfant marquée par des violences successives et leur propre violence qui s’externalise. Tous le reconnaissent. C’est d’ailleurs ce qu’a dit un participant, lors d’une séance groupale : « Le problème, c’est qu’après dans le couple des fois, c’est pas… Moi, ça m’est arrivé de pas être génial aussi ».

Ces traumas se transmettent à leur descendance. Ainsi nous percevons également une répétition dramatique de leur histoire chez leurs propres enfants, qui connaissent des adolescences chaotiques, des problèmes d’addiction, de violence, ou qui se retrouvent placés à l’Aide sociale à l'enfance. Cette souffrance reste d’autant plus ardente qu’elle est « silenciée » surtout à La Réunion, et les retrouvailles avec les familles restées sur place s’avèrent extrêmement douloureuses, minées par la honte et la culpabilité.

 

Y a-t-il des situations particulières, des parcours, des personnes qui vous ont particulièrement marqué, interpellé, et pourquoi ?

Au fil de ces rencontres, j’ai été profondément frappée par le sentiment que le temps s’était arrêté pour chacun d’eux au moment précis de leur départ de La Réunion. Comme si leur horloge psychique s’était figée. Une autre participante expliquait flotter entre tous les âges, sans parvenir à s’ancrer dans aucun. Une autre participante confiait se sentir tout autant petite fille que « gramoune », le terme créole pour désigner une vieille dame, l’âge qu’aurait eu sa mère aujourd’hui.

 

« Pour l’un d’eux, cela se traduit par le fait de porter des vêtements trop petits : lors d’une séance de groupe, il a confié se fournir au rayon enfant, choisissant la taille 14 ans, qui correspond à l’âge de son exil vers la métropole. »

 

Par ailleurs, en partageant leur séjour à La Réunion, j’ai aussi mesuré l’immensité de leurs attentes face aux retrouvailles familiales, et la terrible déception qui en découlait. Après cinquante ans de séparation, ce sont des inconnus qui se font face. Les familles biologiques ne sont pas prêtes à voir revenir cet enfant disparu, métamorphosé en un adulte étranger.

Piégé par le traumatisme, le temps s’est arrêté pour elles aussi : elles attendent toujours l’enfant d’autrefois, pourtant perdu à jamais. Pour ces familles, il s’agit alors de faire le deuil de cet enfant et d’accepter, dans la douleur, cet étranger venu d’ailleurs comme le leur. Cette immense déception s’est traduite pour plusieurs d’entre eux, par une décompensation et une hospitalisation en psychiatrie.

Quel accompagnement psychologique a été mis en place pour ces publics et/ou devrait être mis en place dans ces situations ?

Le dispositif de recherche proposé, qui a été pensé à partir des résultats de l’étude exploratoire, a comporté trois volets auquel s’est ajouté un quatrième : le dispositif groupal nous paraissait essentiel, pour tenter de retrouver, dans un cadre collectif, des bribes de son histoire, et de sortir de l’isolement dans lequel chacun pouvait se trouver.

Nous avons ainsi rencontré des adultes de 50 à 75 ans, avec une histoire partagée, dans le cadre de groupes de paroles avec l’objectif de tenter de faire émerger la narrativité, les souvenirs, des fragments de vie laissés à La Réunion. L’intention était d’aider ces adultes, en errance psychique, familiale, culturelle, à se raconter aujourd’hui. Ces groupes ont eu lieu dans trois villes : Nanterre/Paris, Rennes et Guéret, à raison de 5 à 6 séances par an sur deux années. Chaque séance durait 2h. Ces groupes ouverts accueillaient entre 1 à 6 participantes et participants, et étaient animés par 3 psychologues cliniciens-chercheurs.

Nous avons également mis en place un dispositif d’écoute téléphonique, qui avait un triple objectif : informer de la tenue des « arbres à paroles » et assurer leur coordination avec chaque personne participante, être à l’écoute des difficultés, évaluer et orienter vers des lieux de soins, tel un dispositif « passerelle ».

Le troisième volet concernait la construction d’un focus groupe avec des soignants réunionnais pour répondre au constat des besoins en soins psychiques à La Réunion. Un travail sur le soin psychique prenant en compte la réalité réunionnaise était à penser dans le but de proposer un dispositif réellement adapté aux besoins identifiés sur l’île. Ainsi, un groupe de travail avec des soignants réunionnais, s’est constitué dans le but de formuler des préconisations en direction des familles biologiques, et des ex-enfants revenus vivre sur l’île ou y séjourner temporairement. Ce groupe était composé de quatre psychologues, un assistant de service social, une psychiatre, une infirmière en psychiatrie. Deux soignantes étaient malbarèzes/tamoules, un soignant était zoréo-créole, un autre était créole-réunionnais. Une réunion en visioconférence a eu lieu une fois toutes les six semaines, d’une durée de deux heures. Douze séances de travail se sont tenues en 2021 et 2022. 

Enfin, un quatrième volet s’est ajouté. Il a consisté en des accompagnements individualisés renforcés. Il n’était pas prévu au départ mais il s’est imposé rapidement face à des demandes urgentes de mal-être. Cet accompagnement a consisté en un suivi avec des rendez-vous téléphoniques réguliers et une aide à une orientation vers des soins psychiques et/ou sociaux en institution. Parfois, nous prenions attache avec les soignants de la structure de soins pour assurer le meilleur accueil possible avec les adultes réunionnais que nous orientions et étions régulièrement en lien avec les soignants.

 

« La lourdeur de ces accompagnements individualisés a mis en évidence la massivité des problématiques singulières et collectives. Ce constat nous a appris que les besoins de chacune et chacun nécessitaient une sorte de béquille quotidienne pour pouvoir continuer à vivre. Comme une proposition thérapeutique ponctuelle ne pouvait suffire, un portage psychosocial fait d’une présence “maternante” quasi quotidienne s’avèrait être l’une des seules perspectives fonctionnelles. »

 

Les travaux de recherche ont-ils eu un impact sur les politiques publiques ?

Oui bien sûr, les travaux de recherche de ce type ont un impact sur les politiques publiques. Concernant nos travaux, tout d’abord, à la suite de la recherche exploratoire débuté en 2016 et qui a donné lieu à une première publication d’article en 2018, j’ai été sollicitée par le ministère des Outre-mer pour mettre en place un dispositif de recherche et d’accompagnement psychologique. Les choses ont été un peu compliquées pour trouver le bon accordage entre besoins politiques et l’indépendance scientifique, mais en 2021, une convention a finalement été signée entre le ministère et l’Université Paris Nanterre.

Par ailleurs, nos travaux et nos préconisations - formulés dans le rapport de recherche et d’accompagnement psychologique remis au ministère des Outre-mer en novembre 2023 ainsi que dans notre ouvrage publié en octobre 2025, s'inscrivent dans la continuité des actions associatives et du rapport de la commission temporaire d'information et de recherche historique de 2018.

Dans ce contexte, une proposition de loi « visant à réparer les préjudices causés par la transplantation des mineurs de La Réunion en France hexagonale entre 1962 et 1984 » a été déposée à l’Assemblée nationale. A ce sujet, j’ai ainsi été auditionnée le 7 janvier 2026 par la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, avant que le texte ne soit présenté et voté à l’unanimité le 28 janvier.

Ce texte étant inscrit en séance publique au Sénat le 16 juin, j’ai également été auditionnée par la commission des affaires sociales du Sénat le 4 juin dernier. J’espère vivement que nos préconisations formulées pour une prise en compte des soins psychiques et en particulier de la nécessité de mettre en place un dispositif d’accompagnement psycho-socio-historique pour ceux qui retournent temporairement ou durablement à La Réunion, soient enfin prises en compte dans la proposition de Loi qui sera examinée au Sénat. La proposition faite à l’Assemblée nationale n’a nullement considéré le travail mené sur le volet psychologique…

 

« Les travaux de recherche éclairent la décision, mais ils ne la dictent pas. Face à des enjeux politiques ou économiques, les choix des gouvernants sont parfois très éloignés de la réalité scientifique… »

 

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Mis à jour le 05 juin 2026