Clones, fantasmes reproductifs, jeux vidéos, mondes imaginaires… La première édition du Festival de Philosophie “Sciences/Fictions”
Publié le 22 décembre 2025–Mis à jour le 21 janvier 2026
Il y a quelques jours, “Sciences/Fictions”, le festival de philosophie organisé par l’Institut de Recherches Philosophiques (IRePh), a accueilli des classes de terminales, pour les initier aux sciences philosophiques. L’enjeu était d’amener à une réflexion collective sur les grands débats sociétaux actuels, et à ce que cette discipline, qui émane de la fiction, peut apporter au réel.
Le festival a été l’occasion de réunir des chercheurs et chercheuses en philosophie, autour de thématiques variées. De l’analyse de l’expérience morale à travers les jeux vidéos, aux fantasmes de la procréation technologisée ; les scientifiques ont invité les lycéens et lycéennes à se questionner à travers deux journées de tables rondes, de conférences, d'ateliers d’écriture et de projections de documentaires.
Explorer les limites de l’humain
Pourquoi la philosophie doit-elle utiliser la fiction ?
C’est une première question à laquelle Natalie Depraz (IRePh) et Pierre Cassou-Noguès (Paris 8), ont pu nous éclairer.
“Le domaine propre de la philosophie c’est la fiction” ; “Elle se rapporte au réel sans vérité empirique, par la fiction” - Pierre Cassou-Noguès.
Le chercheur nous apprend que la philosophie est une forme de récit qui n’a pas besoin d’une vérité empirique pour se rapporter au réel, car elle s’appuie sur la fiction. L’objectif de cette discipline est d’aller dans l’imaginaire, et de penser les autres possibles.
Natalie Depraz nous instruit sur la façon dont la fiction amène la philosophie. La chercheuse évoque notamment les œuvres de Nancy Huston, elle raconte que l’auteure franco-canadienne souligne l’importance de la fiction dans tout récit. En 2006, dans son livre Lignes de faille, Nancy Huston montre comment notre histoire personnelle et les histoires de romans s'entremêlent. La romancière annonce : “Nous sommes tous et toutes des personnages de fiction”, c’est la ressource de la fiction qui singularise l’être humain et lui donne son pouvoir propre. Natalie Depraz ajoute que nous, êtres humains, sommes des machines fabulatrices, et que c’est la fiction qui nous permet d’incarner.
Les fantasmes reproductifs : la recherche de l’enfant parfait
L’enfant “parfait”, une recherche impossible ? François Ansermet (Universités de Genève et de Lausanne), et Nouria Gründler (Hôpital Cochin), nous ont donné les clés de réponse à cette interrogation, à travers le récit de leurs expériences cliniques.
Prédire l'enfant - François Ansermet (2019) “Le monde de la procréation change plus vite que notre capacité à le suivre” - François Ansermet.
Le chercheur nous met à jour sur les tendances contemporaines qui émergent et les futurs potentiels qui nous attendent. Il nous questionne : Comment ne pas passer par une procréation médicalement assistée et une prédiction génétique ? Aujourd’hui, de nouvelles attentes accompagnent la venue d’un enfant. Les tests sur les gamètes, et la technologisation de la procréation s’accompagnent d’un vertige du contrôle, et suscitent des débats éthiques importants ; on parle de “Baby design”.
Pourtant, François Ansermet précise que même les prédictions connaissent des incertitudes ; et que le devenir d’un enfant n’est pas uniquement déterminé par son origine, il dépend de multiples autres facteurs. “Toute prédiction génétique ne permet pas de dire quel enfant va s’en déduire !” ; au-delà de la programmation d’un enfant, ses choix de vie, sa personnalité, ses expériences comptent.
Nouria Gründler indique qu’une loi bioéthique lui est imposée, comme aux autres scientifiques ; mais aider les demandeurs de gamètes à conscientiser leur choix procréatif n’est pas évident. La chercheuse met en place des accompagnements psychologiques pour faire penser les demandes et exigences de procréation, notamment sur le physique de l’enfant. Elle réalise un travail pour pousser les patients à comprendre pourquoi ils font ce choix, et est-ce qu'ils le font pour de bonnes raisons. Son rôle est d’aider à penser à cela : Qu’est-ce que l’enfant parfait ? Quel enfant veut-on offrir ou recevoir ?
Dolly et au-delà. Qu’est-ce qu’un clone ?
Le fantasme du clonage amène bien des controverses. Thierry Hoquet (IRePh, IUF), et Lucie Laplane (Institut Gustave Roussy), nous ont partagé deux visions du clone, bien différentes.
Thierry Hoquet a choisi d'aborder l'exemple des clones dans la fiction, qui suivent l’idée de la réplication issue de la reproduction asexuée ou de la standardisation, tels les Stormtroopers dans la saga de films Star Wars.
Le chercheur en philosophie explique que le mot "clone" est d’origine grecque et signifie “jeune pousse”, en référence aux végétaux et à leur standardisation pensée dans un objectif de marchandisation.
Le concept de “clone reproductif” s’est développé avec la naissance de la bien connue brebis Dolly. Et cette innovation a accentué la peur des clones, amenant à des craintes de duplication telles que la marchandisation des bébés. La problématique, c’est l’instrumentalisation, l’idée du “bébé-médicament” : un enfant produit dans un but thérapeutique. Plus généralement, la naissance du clone est vue comme subordonnée par une fonction.
Thierry Hoquet nous a alors invité à nous questionner : Pourquoi le fait d’être issu de clonage disqualifie notre statut d’humain ? Pourquoi est-ce vu comme un défaut d’humanité ?
Lucie Laplane, quant à elle, nous a présenté le cas du clone en oncologie. Ici, un clone c’est une cellule cancéreuse qui a le même type de mutations que les autres cellules cancéreuses. Dans ces conditions, le clonage est thérapeutique, il permet d’éliminer les cellules cancéreuses. La chercheuse ajoute qu'il existe deux concepts du clone : le frêle et imprédictible, et le puissant et stéréotypé.
Une information importante à retenir, est que les clones, malgré leur copie génétique exacte, se différencient socialement. L'environnement compte de façon irréductible.
Auprès de moi toujours (2011)Bienvenue à Gattaca (1998)
Mondes alternatifs : pires ou meilleurs ?
Jeux vidéos, mondes parallèles ?
Intéressés par l’univers du jeu vidéo, Jim Schrub (HAR), et Jean-Julien Aumercier (Doctorant en Game Studies à Sorbonne),font le point sur deux œuvres à l’expérience morale forte : It takes two et Papers, please.
Jim Schrub nous a présenté It takes two, en particulier une scène bien connue du jeu : la mort de la peluche éléphante Cutie. Cette partie de l'aventure illustre en quoi la condition esthétique d’un jeu joue sur l’expérience morale du joueur ou de la joueuse. En effet, si l’on compare Grand Theft Auto (GTA) et It takes two, on remarque que le caractère moral d’une expérience vidéoludique, en raison de son design, appelle à une certaine sensibilité (les joueurs et joueuses n'ont aucun problème à écraser des piétons dans GTA, mais il leur est impossible de démembrer la poupée Cutie dans It takes two).
Le chercheur en philosophie s’est alors demandé : Pourquoi, dans It takes two, est-ce si facile de tuer des êtres vivants, et si “traumatisant” de tuer une peluche ? La raison : c’est ce que l'on se sent contraint de faire subir à la peluche pour avancer dans l’aventure, qui est difficile à supporter. Les joueurs et joueuses ressortent perturbés et perturbées de cette scène de torture. C’est la construction esthétique de la mise à mort de Cutie qui amène une expérience morale et sensible dans le jeu.
Jim Schrub indique que la condition esthétique d'un jeu dépend de plusieurs facteurs :
la temporalité de l'exécution (l’existence du temps)
la construction d’une scène immorale (Cutie est une victime innocente dont la souffrance est visible)
le rôle que l’on joue (c’est nous qui faisons du mal à la peluche).
Papers, please Jean-Julien Aumercier, lui, s’est appuyé sur le jeu Papers, please pour évoquer les dilemmes moraux et l’engagement moral auxquels les joueurs et joueuses peuvent être confrontés et confrontées. Il nous questionne alors : "Le jeu vidéo peut-il participer à une éducation morale ?". Les dilemmes moraux proposés dans le jeu, permettent de s'ouvrir à une morale plus large, au-delà de la conception commune. Dans une nation fictive, le joueur ou la joueuse incarne un personnage dont le rôle est de contrôler des personnes. Les décisions à prendre sont pesantes, et les conséquences dans l'aventure relèvent entièrement des choix pris. À la fin de sa journée de travail, en fonction du nombre de personnes contrôlées et correctement contrôlées, le personnage gagne un salaire lui permettant de subvenir aux besoins de son foyer. Il y a donc une notion de temps qui est induite, il ne faut pas faire d’erreurs dans les arrestations, et on doit violer l’intimité des personnes contrôlées pour les fouiller : c’est une expérience de la violence du contrôle. Le joueur est dans une position difficile, qui l’amène à se questionner : Comment réagit-on dans un bain d’injustice, sur un terrain marqué par la violence ?
Ce que gagne le dilemme grâce au jeu vidéo : un contexte, l'interaction et la répétition, l’expérimentation morale dans un cadre non prescriptif.
Ce que gagne le jeu vidéo grâce au dilemme : une expérience inconfortable, l’engagement moral, la possibilité d’une éducation morale.
Le jeu vidéo est une expérience de la texture d’être, il permet de se positionner et de conscientiser nos instincts moraux, de trouver notre propre voie, et d'affirmer qui on est.
Atelier d’écriture : Imaginer le monde de demain
Crystal Aslanian (artiste sonore) et Héloïse Brézillon (poète et romancière), toutes deux docteures en Recherche-création (recherches appliquées à l’art), ont pu accueillir une dizaine de lycéens et lycéennes dans leur atelier de spéculation et d’écriture. L’enjeu de cette pratique artistique est d’aménager un espace de création collective, où tout le monde échange et participe à la construction d'un récit à la forme hybride entre savoir et art.
Des petits groupes de 3 personnes travaillent donc ensemble à l’élaboration d’une histoire à partir d’assemblages aléatoires préparés par les docteures. L’idée est d’imaginer et de construire un monde fictif, on parle de “World Building”, une méthode de recherche en science-fiction.
L’atelier se déroule en plusieurs étapes :
Le groupe imagine un monde à partir des assemblages, dans lesquels figurent : un humain ou une humaine, un non humain ou une non humaine, et un lieu.
Le groupe réduit son monde à une petite portion qui sert de base pour écrire son récit individuel.
Enfin, les volontaires partagent leur écrit et rendent compte de leur expérience du processus de création.
Modélisations, simulations, prédictions : connaître et agir par la fiction
Lors de cette dernière table ronde, Ismaël Moya et Nicolas Wanlin, chercheurs au LinX de l'École polytechnique, nous ont donné un aperçu de tout ce que la fiction apporte à l’activité scientifique.
Ismaël Moya est revenu sur cette vision d’un monde strict où les sciences s'intéressent à la vie empirique et la fiction est une affaire d’imagination. Or, il explique que l’on peut mêler sciences et fiction, car la fiction peut devenir réalité.
Le professeur cite alors quelques exemples :
Les militaires utilisent des serious games (jeux sérieux) de guerre pour prévoir et anticiper leurs actions. Ces jeux fictifs sont une alternative bien moins coûteuse que des entraînements réels.
Les mafieux dans les films et séries : ce sont des figures particulières, des bandits qui représentent une forme de justice qui leur redonne de la légitimité. Ils sont très populaires et deviennent des personnages de fiction.
Les fictions juridiques : “nul n’est censé ignorer la loi”, en réalité peu de monde connaît la loi. La fiction permet de dire des choses contraires à la réalité, et de les imposer comme une réalité.
Les mythes dans les sciences économiques : il existe notamment un mythe populaire : la monnaie est née des soucis du troc ; mais cette idée est complètement fausse, elle est issue de l’imaginaire collectif.
Les origines en histoire : la date de l’Histoire de France. Il a été dit qu’elle correspond au baptême de Clovis ; mais c’est une date choisie, un non-événement mal renseigné. C’est un point de départ totalement arbitraire qui relève donc de la fiction.
Veerappan (2016)El Chapo (2016)
Nicolas Wanlin a ensuite mentionné les outils fictifs utilisés pour avancer dans les recherches scientifiques.
Il y a, par exemple, des logiciels informatiques graphiques qui permettent d’imaginer les milieux de vie passés et de les modéliser. À partir de ces mondes fictionnels, les archéologues peuvent retracer l’histoire, comprendre comment les humains et humaines d’autrefois se déplaçaient, se nourrissaient, etc. C’est une simulation qui permet de comprendre la réalité. Les mathématiques ont également besoin de la fiction pour créer des modèles abstraits ; ils sont faux de principe, mais on cherche à avoir un résultat suffisant. “On ne demande pas à la fiction d’être le réel, mais qu’elle s’approche au mieux de quelque chose qui serait possible en réalité, afin de pouvoir agir”.
Pour la physique des particules : la théorie reste une fiction tant qu’elle n’est pas vérifiée.
De nombreuses disciplines scientifiques collaborent avec la fiction. Cette dernière est utile pour agir sur la réalité, et, in fine, pour changer le monde.
Un jury composé d’étudiants et étudiantes en master et de doctorants et doctorantes, ont choisi, parmi dix livres de philosophie (écrits et publiés hors du département) sélectionnés, de décerner le Prix de Philosophie de l’IRePh à l'ouvrage La domination oubliée : Politiser les rapports
adulte-enfant de Tal Piterbraut-Merx.
Les mots des lycéens et lycéennes sur l'atelier d'écriture
"On peut libérer ses idées sans être restreint par les attentes scolaires."
"C'est un exercice original, et c'est bien de laisser de côté sa rationalité pour une fois, et de stimuler l'imagination."
"On a des idées farfelues et c'est ok."
"On a pu mélanger nos imaginations."
Retour d'une professeure de philosophie au lycée
"Ce festival m'intéresse à titre personnel, notamment pour le lien entre les neurosciences et la philosophie. Et, je trouve ça bien d'emmener mes élèves, car les thématiques abordées sont liées au programme sciences-arts-philosophie vu en terminale.
Ce format casse la monotonie des cours habituels, et leur permet de découvrir ce qu'est un cours magistral et ce qu'est l'Université. Il y a une dimension d'intelligence abstraite et émotionnelle, qui les ouvre à la philosophie dans le monde universitaire."